Compte-rendu Histoire et mémoire : rencontre-débat "1939-1945, L’INTERNEMENT EN FRANCE DES « INDÉSIRABLES » : LE CAMP DE FORCALQUIER

Thérèse Dumont, chercheur en Histoire, ancienne résistante en zone interdite, vice-présidente de l’association Basses-Alpes 39-45, une mémoire vivante

En 1938, deux décret-lois sont pris par le gouvernement issu du Front populaire [pour traiter la question des étrangers, dans la perspective de la prochaine guerre à venir (juste après les accords de Munich qui abandonnent la Tchécoslovaquie à Hitler). Ils prévoient la création de camps dits de regroupement, puis d’internement pour isoler certaines personnes. Les populations ciblées sont les apatrides : étrangers ayant dû fuir leur pays et ayant perdu leur nationalité d’origine, principalement originaires d’Allemagne et d’Europe de l'Est. Les juifs sont nombreux dans cette catégorie. Le décret vise aussi les nomades.] Des étrangers, des juifs, des Français, des nomades, hommes, femmes et enfants, deviennent soudain « indésirables » au pays des droits de l'homme. Une longue série de lois visant les étrangers, les nomades, les individus supposés dangereux, non pas pour ce qu'ils ont fait mais pour ce qu'ils pourraient faire, est mise en place dès avril 1938. Le ministre de l’Intérieur de Daladier envoie une circulaire qui se termine par : « il faut débarrasser la France de la tourbe étrangère ».

En septembre 1938, un décret-loi étend le pouvoir d’internement administratif des préfets à tout individu dangereux pour la Défense nationale et la sécurité publique. Ce décret-loi concerne les Français, et la décision se fait sans jugement ni tribunal. Les grévistes du 30 novembre 1938 sont envoyés en prison. Les communistes et syndicalistes sont déjà ciblés, ce qui se confirme l’année suivante.

En janvier 1939, le premier camp est ouvert à Rieucros, en Lozère, pour les étrangers. En février, les camps du Roussillon ouvrent pour les Républicains espagnols. Après la victoire des fascistes lors de la guerre civile espagnole, les républicains fuient : c’est la Retirada. 400 000 personnes de tous âges, militaires et civils, blessés, traversent la frontière. Les hommes sont installés dans des camps constitués à la hâte sur les plages du Roussillon, en plein hiver. Les clôtures barbelées sont gardées par des soldats coloniaux armés. Les femmes et les enfants sont envoyés par train dans toute la France. Leur installation est à l’initiative des maires. La solidarité s’organise : souscriptions, quêtes, vêtements, nourriture…

Les hommes sont employés dans des CTE (compagnies de travailleurs étrangers) à la réfection d’infrastructures et à la construction de routes stratégiques (notamment dans les Alpes). Ces CTE sont transformées par Vichy en Groupements de travailleurs étrangers (GTE).

En septembre, à la déclaration de guerre, le Parti communiste et ses organisations sont dissous, ses journaux sont interdits.

En juillet 1940, le régime de Vichy s’installe : loi sur la révision des naturalisations postérieures à 1927, puis en octobre, internement des juifs étrangers.

Il y eut quinze camps dans les Basses-Alpes, représentant toutes les catégories d'internés :
* La Bégude (Bras-d’Asse) et à Bras-d’Asse même ;
* Le Chaffaut ;
* Digne ;
* Forcalquier ;
* Gréoux ;
* Manosque ;
* Les Mées ;
* Oraison ;
* Norante ;
* Pontis ;
* Reillanne ;
* Saint-Auban ;
* Saint-Vincent-les-Forts ;
* Sisteron (à la citadelle) ;
* Volx.

Les camps sont répartis en catégories : centre de séjour surveillé, camp de CTE puis GTE, service social des étrangers (familles, femmes et enfants, vieillards). Les premiers camps à fermer le sont en 1941 : les internés sont dirigés vers des camps de regroupement plus grands, dans le centre de la France, équipés de barbelés et de miradors. Les camps des Basses-Alpes n’en étaient pas équipés.

Trois camps sont restés ouverts jusqu’à la Libération (Les Mées, Reillanne et Sisteron).

Les camps de CTE ne sont pas comptabilisés, car elles avaient une implantation diffuse et mobile ; aucun travail de recherche approfondi n’a été mené. Seul est paru un recueil de souvenirs des premiers Espagnols de CTE en Ubaye (2010).

Après les Espagnols, les Allemands et les Autrichiens vivant en France au moment de la déclaration de guerre sont arrêtés et internés. On les arrête sur critère de nationalité, alors qu’ils sont pour la plupart des antifascistes qui ont fui l’Allemagne.

À Gréoux, le camp internait des Polonais, en tant qu’étrangers, dans un hôtel. La Croix-Rouge polonaise gérait 23 camps de cet type, tous dans des hôtels, pour 3000 personnes ; le service social des étrangers prend le relais sous Vichy. Ils sont évacués fin 42 et répartis dans d’autres départements.

Le camp de Forcalquier dépendait du camp des Milles. Ferdinand Springer a laissé un témoignage. Les internés portaient des uniformes bleu horizon (reçus en mars 1940), datant de la Première Guerre mondiale, parlaient en général bien le français, et ont entretenu de bons rapports avec la population. Une centaine de prisonniers y étaient détenus, comme à Manosque (tous des hommes). Pierre Seghers, un des gardiens, se lia d’amitié avec certains d’entre eux.

Les militants communistes sont arrêtés à Paris dès juillet 1939, certains torturés. La propagande en faveur de la IIIe internationale communiste est passible de la peine de mort à partir d’avril 1940 (décret Sérol).

Les Juifs sont internés au couvent de Reillanne, et y rejoignent des familles espagnoles.

La Bas-Alpine Simone Pélissier est arrêtée le 2 mai 1942 par la police française de Digne. Elle est internée au camp pour femmes indésirables de Brens, en Lozère [Tarn, en réalité]. À la centrale d’Eysses, dans le Lot-et-Garonne, où sont internés des résistants, un soulèvement à lieu le 19 février 1944, mené par le Bas-Alpin Henri Auzias, postier à Marseille (né à Villevieille, actuellement dans la commune de Val-de-Chalvagne). Lui et onze autres internés sont fusillés. Georges Charpak (futur prix Nobel) est passé par ce camp avant d’être déporté à Dachau.

Un exemple de parcours individuel : Gustave Chauviré, ennemi de l’intérieur, est arrêté à Gentilly le 5 mars 1940 sur décision administrative, puis déporté à Saint-Benoît, où le camp se trouvait dans une ferme appartenant aux Rothschild. En avril, il est convoyé dans la Drôme en train, puis en car au camp de Roybon, Isère ; en mai, il est au camp d’Utelle, dans les Alpes-Maritimes. Départ le 8 juin pour le camp de Breil-sur-Roya. Le 4 juillet, il arrive au camp de la Bégude (Bras-d’Asses, Basses-Alpes), où il continue de travailler sur les routes, et à des coupes de bois (pour se chauffer mais aussi pour alimenter les gazogènes). Le 22 octobre, départ à pied vers Oraison pour des travaux sur les digues de la Durance. En février 1941, les petits camps du département sont fermés, pour empêcher les élus et les habitants de sympathiser. Il est déplacé à Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn), camp de regroupement. Le 5 mars, une centaine de meneurs potentiels sont déportés en Algérie, dont Georges Bonnaire qui devient ensuite le Colonel Noël, chef des FFI du département à la Libération. En avril, nouvel éparpillement des internés, afin d’éviter des évasions. En octobre 1942, il est à nouveau déplacé, à la centrale d’Eysses (Lot-et-Garonne) ; en décembre 1943, il est mis à l’écart au petit camp de Carrère, puis transféré à la citadelle de Sisteron (Basses-Alpes) par train. Il est désigné comme responsable de groupe, des contacts sont pris avec la Résistance extérieure, et il peut s’évader avec des camarades après 4 ans, 4 mois et 17 jours de captivité. Il fait partie des acteurs du drame de Bayons : des gendarmes prêtent leurs uniformes pour une action où les Résistants arrivent à la citadelle en essayant de faire croire qu’ils viennent transférer des prisonniers. La ruse réussit, mais par manque de voitures, un groupe est laissé à Bayons, et massacré dans la nuit par les Allemands avec les maquisards restés pour les protéger et trois fermiers.

Ailleurs en France, le camp de Rieucros est ouvert le 12 septembre 1939 pour les femmes indésirables, étrangères et les Françaises suspectes.

Le centre d’hébergement de Masseube, dans le Gers, construit pour les réfugiés du Nord et de l’Est, est utilisé pour enfermer des étrangers, majoritairement des juifs allemands, à partir de juillet 1940. Selon Denis Péchansky, il y eut 200 camps (connus) et plus de 400 000 internés.

En réponse aux questions posées dans la salle :
Les communes d’implantation des camps étaient choisies de préférence dans des départements « paumés », dans des lieux reculés ; le choix était fait par les préfets, par demande auprès des maires. À Oraison, ils étaient logés dans l’ancien cinéma, dans des hangars, des garages : les propriétaires percevaient un loyer versé par l’armée.

Quelques Bas-Alpins internés :
* Arsène Burle, militant communiste, interné au Chaffaut, libéré mais surveillé et abattu le 16 juin 1944 près de Gréoux ;
* Pierre Girardot, communiste, interné à Sisteron puis Fort-Barraux ;
* Simone Pélissier, gaulliste ;
* François Béraud, conseiller d’arrondissement communiste, interné comme communiste au camp de Chabanet, puis à Saint-Sulpice-la-Pointe jusqu’au 31 juillet 1944, et déporté vers Buchenwald où il meurt d’épuisement ;
* Henri Auzias, syndicaliste CGT, fusillé en 1944 à Eysses ;
* Pierre Puissant, ouvrier municipal à Peyruis, déporté en Algérie. À sa libération du camp d'Algérie, s'est engagé auprès des Alliés. Il a été tué au cours de la campagne d'Italie.

Deux plaques rappellent l’internement :
* celle posée en 1971 à la citadelle de Sisteron (à la demande du député Pierre Girardot, ancien prisonnier) ;
* et celle posée en 1994 au centre familial de Reillanne pour étrangers, où le 12 mai, 54 vieillards, femmes et enfants (juifs, en plus des Espagnols) ont été arrêtés pour être déportés à Auschwitz.